Famille Martin, modèle de sainteté au quotidien

1re Messe des saints Louis et Zélie Martin Lisieux

Homélie de Monseigneur Michel Guyard, évèque émérite du Havre

A la manière d’une boutade, il m’est arrivé d’entendre certaines personnes affirmer que c’est parce que sainte Thérèse est sainte que ses parents sont canonisés, comme pour faire rejaillir sur eux la gloire de leur fille. C’est une vision bien mondaine ! La sainteté n’est pas une récompense ! Mais non, c’est exactement le contraire, on peut dire avec justesse que c’est précisément parce que ses parents ont été des saints qu’ils ont permis à Thérèse de le devenir elle-même par l’éducation à la sainteté qu’ils lui ont donnée ainsi qu’à ses sœurs et l’on pourra peut-être prochainement dire la même chose de Léonie dont la cause de béatification est engagée.

Et c’est pour cela que Louis et Zélie sont canonisés ensemble, comme époux chrétiens, pour manifester que mariés, c’est au sein de leur vie conjugale et familiale qu’ils ont réalisé pleinement leur vocation dans l’unité de leur amour.

Et aujourd’hui, par la voix du pape, cette canonisation vient nous rappeler que le mariage et la vie familiale sont une bonne nouvelle. Bonne nouvelle en effet que l’alliance d’un homme et d’une femme qui souhaitent réaliser la vérité de l’amour humain selon le plan de Dieu dans la construction d’une famille ! Une bonne nouvelle que le Seigneur ne cesse de proclamer et dont son Eglise souhaite qu’elle soit particulièrement entendue en ce moment de notre histoire et pour notre société, qui submergée par les idéologies de toute nature prétend nous libérer du carcan des traditions archaïques soi-disant révolues.

Pour certains, proposer comme modèle le message de Louis et Zélie Martin, dans ce contexte relève du défi. Un défi parmi d’autres auquel les chrétiens sont familiers. L’évangile par nature propose la Sagesse de Dieu qui est folie pour les hommes. Il en a toujours été ainsi. D’autre part, Jésus nous a fait remarquer que seuls les humbles et les petits pouvaient entrer dans la compréhension du mystère de Dieu qui restait caché aux yeux des sages et des savants.

Alors, humbles et petits osons aller à la rencontre de Louis et de Zélie pour écouter leur message. Certes, en plus de la photographie habituelle qui les représentent dans une position un peu figée, on aimerait avoir une belle image de leur rencontre sur le pont d’Alençon qui engagea leur avenir. Voici deux jeunes adultes qui s’aiment et qui accueillent d’emblée cet amour comme un don de Dieu et un appel qui va leur permettre de vivre leur véritable vocation. L’un et l’autre avaient songé à la vie religieuse. Ce n’était pas le choix du Seigneur. Les voici prêts à répondre à ce nouvel appel dans le mariage et la fondation d’un foyer.

Ce point de départ leur fait prendre conscience que désormais, ils seront liés par un amour dont Dieu est la source. Et qu’ils vont pouvoir vivre toutes les réalités de leur vie commune et familiale comme le déploiement de la grâce de Dieu qui les accompagne. Leur foi va éclairer leur vie. Leur vie sera le reflet de leur foi.

Si aujourd’hui, il est courant d’inviter les chrétiens à établir un lien entre leur foi et leur vie, à l’époque de la famille Martin, ce n’était pas fréquent. La vie religieuse et la vie profane étaient souvent très séparées l’une de l’autre. Et il aurait paru bien étrange de parler de spiritualité conjugale et familiale ! Louis et Zélie n’en n’ont pas parlé mais ils l’ont vécue. Et c’est dans cette relation de confiance et de fidélité à Dieu qu’ils ont compris que l’approfondissement de leur amour humain leur donnait la force de toujours mieux correspondre à l’amour de Dieu. Et tout naturellement l’Amour qui s’alimentait à celui de Dieu leur permettait d’en témoigner entre eux et avec tous les autres, à commencer par leur famille, mais aussi avec tous les autres et en particulier les plus petits. Lorsque l’on prend l’habitude de vivre dans la confiance avec le Seigneur, la certitude de sa présence donne la force et le courage d’avancer et prend la place de la peur qui paralyse. Dans son abondante correspondance jamais Zélie n’évoque la crainte d’un Dieu culpabilisant, dont tant de prédicateurs de l’époque usaient abondamment et allaient parfois jusqu’à terroriser leurs fidèles. Zélie, elle, avait confiance en Dieu et prenait simplement ses responsabilités familiales et professionnelles avec son époux, et ensemble, en communion avec le Seigneur, qu’ils rencontraient à la messe quotidienne ils avançaient dans la disponibilité à la volonté de Dieu en accomplissant leurs tâches humaines.

Mais ce qui paraît sans doute plus essentiel dans le témoignage qu’ils nous ont donné c’est l’importance du foyer familial qui était pour eux le lieu privilégié où, avec leurs enfants, ils faisaient l’expérience quotidienne de la vie vécue dans l’amour de Dieu. C’est en famille que l’on apprend le pardon, la réconciliation et que l’on entretient l’amour mutuel. C’est au sein de la famille que l’on apprend à respecter les autres et à s’ouvrir pour vivre le partage. C’est en famille que l’on partage les joies et les peines, que l’on trouve le réconfort où l’on est accueilli, comme on est, sans être jugé, fraternellement, en communauté. Et c’est à partir de là que l’on peut ensuite construire la paix avec le monde, comme nous y invite s. Paul dans la lecture que nous avons entendue tout à l’heure.

Hier, le journal Ouest-France sur les panneaux publicitaires des magasins de Presse annonçait : Louis et Zélie Martin, un destin peu commun. Non, ce n’est pas un destin peu commun ni hors du commun. C’est l’itinéraire ordinaire de ceux qui croient en Jésus-Christ et se mettent à marcher à sa suite. Et il y en a beaucoup ! Mais il est bon que quelques uns nous soient proposés comme modèles pour nous encourager. Et d’autant plus qu’ils ont vécu les mêmes réalités que nous. En ce sens Louis et Zélie, nous sont proches : ils ont vécu le deuil de quatre enfants morts en bas-âge, les difficultés économiques de leur entreprise, les soucis de santé de la petite Thérèse et de Léonie, la maladie de Zélie, le veuvage de Louis avec 5 filles à élever, la maladie de Louis qui a obscurci la fin de sa vie. Mais ils ont gardé la foi.

Comme nous-mêmes sommes invités à garder la foi dans les épreuves personnelles et collectives qui sont les nôtres aujourd’hui. Comme eux, sachons entretenir nos familles comme des foyers qui s’alimentent à l’amour du Seigneur. Et nous serons de bons témoins auprès de tous nos frères. Nombreux sont sont des blessés de la vie, des enfants qui n’ont jamais été aimées pour eux-mêmes, des égoïstes qui ne cherchent que leur satisfaction personnelle, des couples brisés, … Ne jugeons pas, ne condamnons pas. Soignons les blessures, comme nous y invite le Pape François en révélant l’amour de Dieu, Le Père plein de miséricorde.

Et que Louis et Zélie qui sont dans sa lumière intercèdent pour nous aider, comme ils l’ont fait, à épanouir au mieux notre vocation pour construire dès ici-bas, le Royaume de demain.

Et pour terminer je reprendrai simplement l’oraison de cette messe : Seigneur notre Dieu, nous te rendons grâce pour les saints époux et parents Louis et Zélie Martin, que tu as sanctifiés dans la voie du mariage ; permets nous t’en prions, que leur exemple et leur prière nous vienne en aide pour vivre fidèlement, comme eux, l’évangile au quotidien. Amen

+ Michel GUYARD Evêque émérite du Havre

Mgr Michel Guyard a présidé la 1re messe des saints Louis et Zélie Martin -  voir en grand cette image
Mgr Michel Guyard a présidé la 1re messe des saints Louis et Zélie Martin

Allocution du Ministre de l’Intérieur à l’occasion de la canonisation de Louis et Zélie martin

Eminences, Excellences, Monsieur le Sénateur, Mesdames et Messieurs les Députés, Monsieur le Président de Région, Monsieur le Maire, Mesdames et Messieurs,

C’est un plaisir pour moi de vous accueillir à la Villa Bonaparte, ce « petit coin de France » dans la Rome pontificale, après avoir représenté le Gouvernement français à la cérémonie de canonisation de Louis et Zélie MARTIN. C’est même un plaisir redoublé puisque c’est la deuxième fois que je me rends à Rome cette année pour une canonisation, après celle célébrée le 17 mai, de Sœur Jeanne-Emilie de VILLENEUVE. La sainteté française aura donc été particulièrement à l’honneur en 2015, la canonisation de plusieurs de nos compatriotes la même année constituant, je crois, une circonstance assez rare.

Croyez que je me félicite de cette circonstance qui m’amène à Rome une nouvelle fois. Selon une formule de Jules Romains, que je cite de mémoire : « On peut prier Dieu dans la plus humble chapelle de campagne, mais il faut venir à Rome pour mesurer ce que c’est que l’Eglise. » Je suis donc heureux de pouvoir poursuivre ainsi mon apprentissage.

Je voudrais d’abord remercier les Cardinaux français de la Curie qui nous ont fait l’honneur de venir, et d’abord le Cardinal ETCHEGARAY dont la présence me touche particulièrement. Je crois, Monsieur le Cardinal, que vous venez de publier un nouveau livre, intitulé « Avec Dieu, chemin faisant » ; nous vous souhaitons encore un long chemin parmi nous. Ma gratitude va également aux Cardinaux POUPARD, TAURAN et MAMBERTI, ainsi qu’aux autres membres de la Curie. Votre présence est un témoignage du rayonnement de la France au sein des instances du Saint-Siège.

Il se trouve qu’aujourd’hui, l’Eglise de France est représentée au plus haut niveau, par ses envoyés au synode pour la famille. Je veux donc saluer tout d’abord le Cardinal André VINGT-TROIS, Archevêque de Paris, Président délégué du synode, et Mgr Georges PONTIER, Archevêque de Marseille, Président de la Conférence épiscopale française, ainsi que les autres évêques français participant au synode. Je remercie également de leur présence les évêques des diocèses où ont vécu les nouveaux saints - l’évêque de Bayeux-Lisieux et l’évêque de Séez – le recteur du sanctuaire de Lisieux et les représentants de la famille.

En réalité, la présence des pères synodaux français aujourd’hui n’est pas un hasard puis que le Pape FRANCOIS a voulu que la canonisation des époux MARTIN, premier couple canonisé en tant que tel, intervienne au cours du synode sur la famille qui se déroule actuellement.

C’est bien la famille qui est au cœur de cette journée. On a parfois le sentiment de ne pouvoir évoquer les nouveaux saints sans les présenter d’abord par leur qualité de parents de Sainte THERESE de Lisieux, comme si ceci expliquait cela, comme si l’aura de la petite sainte, admise au nombre des plus grands saints et des docteurs de l’Eglise, englobait ses parents de sa propre sainteté et leur faisait pour seule mérite le fait d’avoir été ses parents.

Mais ce sont bien les vertus propres de Louis et Zélie MARTIN, saints dans l’humble réalité quotidienne de leur vie, époux, parents, membres actifs de la communauté, qui sont, me semble-t-il, célébrées aujourd’hui.

Louis MARTIN, fils d’un militaire de carrière, né à Bordeaux en 1823, s’installe à l’âge adulte à Alençon, ville de sa famille. Azélie-Marie GUERIN, née en 1831, est la fille d’un gendarme, ancien soldat de la Grande Armée.

Après avoir eu chacun de leur côté un projet de vie religieuse, Louis MARTIN et Zélie GUERIN se marient en 1858 à Alençon. Tous deux artisans, ils appartiennent à la classe moyenne, Louis est horloger. Zélie est dentelière et fabrique la célèbre dentelle, emblème de sa ville. Ils auront neuf enfants, dont seules cinq filles vivront et deviendront toutes religieuses. Les parents entretiennent avec leurs filles une relation de dialogue et d’écoute, les éduquent de manière chrétienne et leur donnent la possibilité d’étudier.

Outre leur grande piété, Louis et Zélie sont attentifs aux autres et particulièrement aux plus pauvres. Zélie sait nouer avec les ouvrières dentellières de son atelier un rapport de justice et de charité. La famille MARTIN est connue pour son ouverture et ses qualités d’accueil, pour son attention aux humbles. Comme l’a déclaré récemment le Saint Père à notre amie Caroline PIGOZZI : « Alors que, à cette époque, une certaine éthique bourgeoise méprisait les pauvres, tous les deux, avec leurs cinq filles, consacraient de l’énergie, du temps et de l’argent à aider les plus pauvres. » Louis MARTIN participe ainsi à un groupe de catholiques sociaux, dans l’esprit de Frédéric OZANAM, fondateur de la Société de Saint Vincent de Paul, qui, à cette époque, appelle l’Eglise à plaider cette cause.

Zélie meurt d’un cancer à l’âge de 46 ans. Louis poursuivra seul l’éducation de ses cinq filles, s’installant à Lisieux pour se rapprocher de sa belle-famille. En 1887, il effectue un pèlerinage à Rome, emmenant sa fille Thérèse qui demandera au Pape LEON XIII l’autorisation d’entrer au Carmel avant l’âge. La fin de la vie de Louis MARTIN est assombrie par la maladie. Il est interné dans un hôpital, où pendant ses périodes de rémission il s’occupe des autres malades. Il meurt en 1894.

L’existence des époux MARTIN ne s’est donc pas illustrée par des hauts faits, par les vertus d’un héroïsme flamboyant, que ce soit dans le sacrifice, dans l’exploit ou dans le martyre.

Il s’agit de la vie ordinaire de personnes ordinaires, de personnes simples, avec des problèmes de tous les jours, ceux du travail, de la maladie, du souci d’élever une famille, de l’épreuve du veuvage pour Louis, mais qui ont apporté à chacun de leurs gestes quotidiens l’attention et la qualité de l’amour qui les inspirait.

Il s’agit là de vertus, remarquez-le, qu’honorent la doctrine de l’Eglise mais aussi la morale laïque.

La sincérité, l’attention aux autres, la solidarité, la volonté de contribuer au bien commun sont en effet des qualités qui font la base du vivre-ensemble. Quelles que soient les convictions qui les portent, ces valeurs sont toujours celles qui doivent fonder la vie en société. Que ce soit dans la France en pleine mutation de la seconde moitié du XIXe siècle, marquée par la révolution industrielle et la confrontation de grandes idéologies. Que ce soit dans la France du début du XXIe qui doit affronter des mutations peut-être plus profondes encore, liées au phénomène de la mondialisation, dans toutes ses dimensions, économique, culturelle, environnementale ou migratoire.

Face à ces défis, c’est sans doute moins d’exploits dont nous avons besoin, que de l’engagement quotidien de chacun à préserver, dans ses activités professionnelles comme dans sa vie personnelle, un socle de valeurs qui sont aussi celles de la République. Cette attitude s’appuie sur le respect et l’écoute que doivent se manifester les différentes composantes de notre société, comme sur le respect et l’écoute existant entre l’Etat et les religions, dans le cadre de notre laïcité et sur la base de la liberté qui la fonde.

Car cette laïcité, vous le savez bien, n’est pas négation de la religion, mais la séparation entre le spirituel et le temporel. Si la République laïque ne reconnaît aucun culte, elle en garantit l’exercice et sait en reconnaitre les mérites. Elle ne condamne en aucune façon la quête spirituelle, la recherche d’une transcendance, ni a fortiori le souci de mener une existence responsable, utile et attentive aux autres. Permettez, pour finir, au Normand que je suis de me réjouir, devant de nombreux élus et devant les prélats de cette région, de l’honneur qui est fait à la Normandie, par cette élévation de deux de ses enfants à la gloire des autels. Cette belle région a largement contribué à la construction de la France et de son identité, notamment à travers son patrimoine religieux. Qu’il me suffise de citer les magnifiques cathédrales de Rouen, de Bayeux, de Sées ou de Coutances, les grandes abbayes normandes telles que le Mont-Saint-Michel, le Bec-Hellouin, la Trappe de Soligny ou Saint-Wandrille, qui abritent toujours de vivantes communautés monastiques ou celles dont les bâtiments s’inscrivent dans notre patrimoine, comme la Trinité de Fécamp, les abbayes aux hommes et aux dames de Caen, Lessay, Montivilliers ou Jumièges.

Je pense aussi aux grandes figures de sainteté de cette région, à ses premiers évangélisateurs, les Saints NICAISE de Rouen, LO de Coutances, LOUP de Bayeux ou MAXIME d’Evreux, au grand théologien Saint ANSELME, abbé du Bec, Archevêque de Cantorbéry et docteur de l’Eglise, aux missionnaires tels que Saint JEAN de BREBEUF, évangélisateur des Iroquois, les Ursulines de Dieppe, premières religieuses à s’embarquer pour la Nouvelle France, sans oublier la petite THERESE de l’Enfant-Jésus, THERESE de Lisieux, patronne des missions, docteur de l’Eglise, dont la renommée est réellement universelle. Désormais, Saint LOUIS et Sainte ZELIE font eux aussi partie de ce patrimoine normand.

Leur vie, par lesquels la France est honorée de voir reconnue une fois encore son patrimoine spirituel, peut constituer pour chacun, quelle que soient ses convictions, comme je le disais, un exemple et un objet d’admiration. Leur existence, qui pourrait apparaître terne et effacée, rayonne aujourd’hui, parce que nous comprenons que s’ils se sont effacés, c’était au profit des autres, tant dans l’affection responsable vis-à-vis de leur famille, que dans l’attention fraternelle vis-à-vis de leurs concitoyens.

Eminences, Excellences, Mesdames et Messieurs,

Je vous demande de bien vouloir lever avec moi votre verre en mémoire de Louis et Zélie MARTIN et en l’honneur de Sa Sainteté le Pape FRANCOIS, qui les a inscrits aujourd’hui au nombre des Saints !

Discours Cazeneuve à l ambassade -  voir en grand cette image

Famille Martin, modèle de sainteté

Basilique Sainte-Thérèse de Lisieux

  • Dimanche 10 juillet 2011
  • Fête des bienheureux Louis et Zélie Martin
  • 15e dimanche du temps ordinaire, Année A

mgr venturaC’est un vrai privilège de me trouver parmi vous à Lisieux ce matin, et je tiens à exprimer ma gratitude pour l’honneur qui m’est fait de présider les célébrations pour la fête des bienheureux parents de sainte Thérèse.

Je salue en particulier Mgr Jean-Claude Boulanger, Évêque de Bayeux et Lisieux, et Mgr Jacques Habert, Évêque de Séez, tous les deux, par leur ministère, gardiens et promoteurs de la mémoire de la famille Martin et de la sainteté enracinée dans cette famille. Comme Représentant du Saint-Père, j’ai le privilège d’assurer cette communauté et ses pasteurs de la proximité spirituelle du Pape Benoît XVI, qui envoie de tout cœur sa Bénédiction apostolique.

Je suis heureux de cette possibilité de m’unir au pèlerinage dans les lieux associés à la famille de la petite Thérèse, amie et guide qui m’a accompagné depuis ma jeunesse en tant que pèlerin qui a été très touché par son message si simple, si profond et si beau.

La liturgie nous fait méditer sur le texte évangélique du jour – la belle parabole du semeur. Cette parabole, dans la bouche du Christ, est un véritable appel à l’éveil et à la conversion. Il est certain que notre terre reste encore bien entremêlée. Nous sommes tous, à la fois ou tour à tour, dociles et rebelles, réceptifs puis réfractaires, accueillants à l’Esprit et refermés sur nous-mêmes. L’ivraie et le bon grain cohabitent sur nos terrains (Mt 13, 24-30). Et le champ de nos vies prend peut-être parfois l’aspect d’un champ de bataille plutôt que d’un bon jardin.

L’Évangile nous pose une question et nous invite à une réponse : « Quelle terre sommes-nous » pour recevoir la Parole du Seigneur qui est semée si généreusement parmi nous ? La bonne terre peut toujours apparaître, avec l’humus de l’humilité. La Parole de Dieu, qui est toute-puissante, ne l’oublions pas, peut devenir en nous véritablement vivifiante et agissante.

Oui, lorsque, à vue humaine, tous les obstacles s’accumulent sur les pas, quand toute la peine apostolique que l’on se donne semble vaine, Jésus invite à vivre dans la certitude que la moisson finira par venir et qu’elle sera magnifique. Pour cela, nous avons à nous faire terreau accueillant à la Parole divine. Qu’elle vienne émonder et purifier nos terrains encombrés !

Dans la vie de l’Église, le fait de se donner jusqu’au bout et le généreux partage de la Parole divine sont reflétés dans les vies des saints en tant qu’expériences tangibles et expressions humaines de la Parole de Dieu dans notre communauté.

Les douleurs d’un enfantement

Je voudrais porter notre réflexion sur la deuxième lecture, tirée de la lettre de saint Paul aux Romains (8, 18-23). C’est la création tout entière, nous dit saint Paul, qui est appelée, après une douloureuse et mystérieuse transformation, à « connaître la liberté, la gloire des enfants de Dieu.

Le texte de la lettre aux Romains nous pose quelques questions fondamentales : Qu’est-ce qui me fait souffrir ? Qu’est-ce que j’attends de la gloire que Dieu va révéler en nous ? À quoi est-ce que j’aspire de toutes mes forces ? De quoi est-ce que j’espère être libéré ? Quel est l’être que Dieu est en train d’enfanter en moi ?

Pour les couples, parents et grands-parents, ce texte nous interroge : à quoi aspirons-nous de toutes nos forces pour notre couple ? L’un pour l’autre ? Pour chacun de nos enfants et petits-enfants ? Pour chacun de nos enfants et petits-enfants, quel est le travail d’enfantement qui les fait devenir eux-mêmes ?

Pour ceux qui travaillent (professionnellement ou à la maison) : qu’est-ce qui est de l’ordre de la productivité et de la fécondité dans mon travail ? Qu’est-ce qui est douloureux avec ceux que je côtoie dans mon travail ? Et dans mon travail lui-même ?

La famille Martin : modèle de sainteté au quotidien

Notre regard se dirige vers la famille de Zélie et Louis Martin pour découvrir quelques réponses à ces questions fondamentales et quelques pistes de réflexion pour nos vies. La sainteté du Peuple de Dieu n’appartient à personne d’autre qu’à Dieu seul. À Lui de révéler en temps voulu les témoins de son Amour dont le monde et l’Église ont besoin.

Dans sa Lettre apostolique Novo millennio ineunte (Au début du nouveau millénaire) le Pape Jean-Paul II écrit : « Je remercie le Seigneur qui m’a permis de béatifier et de canoniser de nombreux chrétiens, et parmi eux beaucoup de laïcs qui se sont sanctifiés dans les conditions les plus ordinaires de la vie.

Il est temps de proposer de nouveau à tous, avec conviction, ce “haut degré” de la vie chrétienne ordinaire : toute la vie de la communauté ecclésiale et des familles chrétienne doit mener dans cette direction. » (n. 31) C’est la raison pour laquelle la famille Martin aura toute sa place dans la spiritualité des chrétiens de notre temps.

D’abord en tant que couple : Louis et Zélie se sont profondément aimés et ils ont su exprimer leur amour. « Nos sentiments étaient toujours à l’unisson », dira Zélie en parlant de Louis. « Il me fut toujours un consolateur et un soutien ». Ils ont vécu 19 ans en couple. Un beau cadre exemplaire de vie conjugale.

Malgré les difficultés et les souffrances, les parents Martin ne se sont pas repliés sur eux-mêmes. Leur maison est toujours restée ouverte et accueillante à tous. On ne trouve aucune trace de jalousie ou de rivalité dans cette famille. Même si les parents ont eu du mal à comprendre leur fille Léonie, ils l’ont toujours aimée et ont prié pour elle. Ils ont aussi prié pour les vocations et dans leur cœur de père et de mère ils ont consacré leurs enfants à Dieu. Les familles de notre époque, si diverses soient-elles, peuvent trouver auprès des parents Martin un exemple et un soutien.

Les Martin nous manifestent un authentique amour conjugal et l’harmonie de leur couple. Zélie écrivait sur le compte de son mari : « Je suis toujours très heureuse avec lui, il me rend la vie bien douce. C’est un saint homme que mon mari, j’en désire un pareil à toutes les femmes. » (Lettre, 1.1. 1863) ; « Il me tarde bien d’être auprès de toi, mon cher Louis ; je t’aime de tout mon cœur, et je sens encore redoubler mon affection par la privation que j’éprouve de ta présence ; il me serait impossible de vivre éloignée de toi » (Lettre, 31.8. 1873).

Ils témoignent de la joie d’être parents malgré les sacrifices. « J’aime les enfants à la folie », écrit Zélie (Lettre, 15.12.1872). « Nous ne vivions plus que pour eux, c’était tout notre bonheur, (…) aussi je désirais en avoir beaucoup, afin de les élever pour le Ciel » (Lettre à Pauline ; 4.3.1877).

Ils sont un modèle d’engagement éducatif agissant toujours d’un commun accord, avec tendresse et fermeté, surtout par l’exemple de la vie de tous les jours : Messe quotidienne, prière à la maison, travail soutenu, climat de joie, courage dans les épreuves, solidarité avec les pauvres, apostolat.

Ils font preuve de responsabilité professionnelle et sociale. Zélie dirige une entreprise de fabrication de dentelle, Louis tient une boutique d’horlogerie et un commerce d’orfèvrerie, aidant de surcroît son épouse. Tous deux s’engagent profondément, avec intelligence, dans le travail, harmonisant les exigences professionnelles et familiales, respectant scrupuleusement les droits des ouvrières et des fournisseurs, observant le repos dominical.

Louis et Zélie sont une lumière aussi pour ceux qui affrontent la maladie et la mort. Zélie est morte d’un cancer, Louis a terminé son existence, éprouvé par une artériosclérose cérébrale. Dans notre monde qui cherche à occulter la mort, ils nous enseignent à la regarder en face, en s’abandonnant à Dieu.

Louis et Zélie sont un don pour tous ceux qui ont perdu un conjoint. Le veuvage est toujours une condition difficile à accepter. Louis a vécu la perte de sa femme avec foi et générosité, préférant, à ses attraits personnels, le bien de ses enfants.

Le projet de vie de Louis et Zélie Martin

La sainteté fait partie de leur projet de vie. Un jour, Zélie Martin écrira à ses filles Marie et Pauline : « Je veux devenir une sainte, ce ne sera pas facile, il y a bien à bûcher et le bois est dur comme une pierre. Il eût mieux valu m’y prendre plus tôt, pendant que c’était moins difficile, mais enfin “mieux vaut tard que jamais” ». Louis et Zélie ont compris que la sainteté n’était pas autre chose que la vie chrétienne prise au sérieux, l’expérience croyante qu’on laisse se déployer dans toute son existence.

Le secret de leur vie chrétienne a tenu en trois mots : « Dieu premier servi ». Ils sont pour nous aujourd’hui un appel : la recherche et la découverte de l’amour du Seigneur sont-elles vraiment la boussole de notre vie ? L’amour conjugal de Louis et Zélie est un pur reflet de l’amour du Christ pour son Église ; il est aussi un pur reflet de l’amour dont l’Église aime son Époux : le Christ. Le Père nous a choisis avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et irréprochables sous son regard, dans l’amour (cf. Ep 1, 4).

Le mal n’est évincé que par la sainteté, non pas par la rigueur. La sainteté introduit dans la société une graine qui guérit et transforme.

Je me permets de citer les paroles prononcées par le Saint-Père Benoît XVI dans son récent discours aux participants de la rencontre organisée par l’Institut pontifical Jean-Paul II pour les études sur le mariage et la famille (Salle Clémentine, vendredi 13 mai 2011) :

« La famille, voilà le lieu où la théologie du corps et la théologie de l’amour se mêlent. Ici, on apprend la bonté du corps, son témoignage d’une origine bonne, dans l’expérience d’amour que nous recevons de nos parents. Ici l’on vit le don de soi dans une seule chair, dans la charité conjugale qui unit les époux. Ici, l’on fait l’expérience de la fécondité de l’amour, et la vie se mêle à celle d’autres générations.

C’est dans la famille que l’homme découvre sa capacité d’être en relation, non comme un individu autonome qui se réalise seul, mais comme fils, époux, parent, dont l’identité se fonde dans le fait d’être appelé à l’amour, à être reçu par les autres et à se donner aux autres. »

Thérèse : fruit de l’amour de Zélie et Louis

On peut dire que la spiritualité de sainte Thérèse s’enracine dans celle de ses parents. Toute petite, Thérèse avait appris à envoyer des baisers à Jésus, à louer Dieu, à offrir son cœur à Jésus. L’acte d’offrande comme « la petite voie » ont été vécus par les parents Martin. Ils nous rappellent simplement qu’ils sont des baptisés engagés dans la vie du monde de leur époque et qui ont manifesté la sainteté de Dieu par toute leur vie.

Chers frères et sœurs, cette immense basilique à Lisieux est édifiée en l’honneur d’une personne qui a été très petite. Son message est ainsi proposé comme un chemin très sûr pour ceux qui veulent avancer à la suite de Jésus et vivre une belle communion avec lui.

Quelques années après sa mort, en 1897, elle est devenue très connue à travers le monde pour son petit chemin de simplicité, en faisant de petites choses et en s’acquittant des devoirs quotidiens. Elle est devenue un modèle de piété pour d’innombrables personnes ordinaires à travers le monde. Avec la publication de son manuscrit en 1956, la réelle image de Thérèse fut révélée ; non pas l’image d’une piété sentimentale que son époque aurait pu suggérer, mais l’image d’un témoignage ardent pour la proclamation de l’Évangile. « Heureux les cœurs purs : ils verront Dieu. » (Mt 5, 8)

La jeune Thérèse avait désiré se joindre à un groupe de carmélites destinées à fonder une mission à Hanoi, au Vietnam, mais ce désir ne fut jamais réalisé. Malgré cela, c’était le plan de Dieu qu’elle soit proclamée patronne des missions par le Pape Pie XI. Par ailleurs, elle fut déclarée Docteur de l’Église par le pape Jean-Paul II en 1997, rejoignant ainsi deux autres femmes, sainte Thérèse d’Avila et sainte Catherine de Sienne, auxquelles Paul VI, en 1970, avait conféré ce titre, jusqu’alors reconnu seulement à des hommes. Devenue la plus jeune théologienne de l’Église, la petite Thérèse, par sa vie et ses écrits, a mis l’accent sur l’amour et la grâce de Dieu.

À l’occasion de la proclamation de sainte Thérèse comme Docteur de l’Église, le Saint-Père Jean-Paul II, dans son homélie, disait : « Elle n’a pas pu fréquenter l’université et n’a pas fait d’études suivies. Elle est morte jeune : pourtant, à partir d’aujourd’hui, elle sera honorée comme Docteur de l’Église, une reconnaissance hautement qualifiée qui l’élève dans la considération de toute la communauté chrétienne, bien au-delà de ce que peut faire un “titre académique”. (…) À une culture rationaliste et trop souvent envahie par un matérialisme pratique, elle oppose avec une désarmante simplicité la “petite voie” qui, en revenant à l’essentiel, conduit au secret de toute existence : l’Amour divin qui enveloppe et pénètre toute l’aventure humaine ».

Nous avons besoin de ce docteur, qu’est la petite Thérèse. Elle, qui a vécu une courte vie, enfermée et cachée dans un carmel, continue à être une source d’inspiration et d’encouragement pour les gens de notre temps. J’ai été très surpris, au cours de ma mission précédente, de voir les foules qui remplissaient les églises au passage de ses reliques. C’est un phénomène qui se répète toujours quand le reliquaire contenant son corps est transporté en quelque pays du monde que ce soit. C’est quelque chose d’inexplicable qui attire l’attention même de ceux qui ne croient pas et suscite en eux des questions. Mais il y a une raison : c’est le secret de la sainteté, c’est-à-dire la présence de l’amour de Dieu qui se manifeste et s’exprime dans la vie d’une âme simple.

Nous avons besoin de la petite Thérèse, en ses mains nous mettons nos vies avec nos pauvres faiblesses humaines et toute l’anxiété et les souffrances que certains d’entre nous peuvent endurer. Elle est docteur : le premier rôle du docteur est de soigner la personne malade, les délabrés et les blessés. Nous lui demandons d’être soignés et d’apprendre sa petite voie d’amour et de grâce. Nous avons besoin du regard bienveillant et de la compagnie de ses saints parents, les bienheureux Zélie et Louis Martin.

Ils nous disent que la sainteté est féconde, qu’elle est un terrain fertile où germent de nouvelles fleurs de sainteté. Depuis mon arrivée en France, il y a presque deux ans, je suis en train de découvrir la richesse que l’on trouve dans les signes de son histoire. Je suis de plus en plus touché de voir ce que la France doit à l’Église grâce aux missionnaires et aux saints des premiers siècles, et ce que l’Église doit à la France grâce aux nombreux et grands saints, d’une valeur extraordinaire et universelle, qu’elle a donnés : docteurs, pasteurs, martyrs de la charité, missionnaires, ascètes et pionner de nombreux chemins de vie chrétienne et de sainteté.

Chers frères et sœurs, nous célébrons ce matin l’Eucharistie du Seigneur en ce 15e dimanche de l’année liturgique. En contemplant la vie de cette remarquable famille Martin, nous voyons que c’est bien dans la prière, dans l’Eucharistie, dans une vie ecclésiale régulière et dans une attention très réaliste aux autres qu’ils ont puisé, au jour le jour, le dynamisme de leur don de soi. Ils sont ainsi les témoins de la joie, de la vraie joie, celle de croire et de vivre dans le Christ.

Nous sommes, nous aussi, appelés à nous décentrer de nous-mêmes, à nous tourner vers les autres et à vivre un véritable don de soi. Louis et Zélie Martin nous montrent la route. Leur fille Thérèse nous démontre combien cette route est simple et belle. Que le Seigneur fasse germer en nous les graines de la sainteté et de la droiture d’esprit, de la sagesse et de la vertu, semées dans nos cœurs humains !

C’est là que se trouve toujours et encore le secret qui peut transformer le monde, notre monde.