Dimanche 9 mars 2025

1er dimanche de Carême – Année C

Homélie du Père Emmanuel Schwab

1ère lecture : Deutéronome 26,4-10

Psaume : 90 (91),1-2,10-11,12-13,14-15ab

2ème lecture : Romains 10,8-13

Évangile : Luc 4,1-13

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J’imagine volontiers que quelques-uns se sont dit qu’il ne leur aurait pas fallu attendre 40 jours pour avoir faim ! En fait, cette indication est très précieuse, parce que lorsqu’on jeûne totalement, le corps étant paresseux, au bout de trois ou quatre jours il cesse de réclamer à manger et se nourrit autrement qu’avec une nourriture extérieure : il puisse dans les réserves, et la sensation de faim disparaît. Mais quand elle revient au bout de 40 jours, c’est : tu manges ou tu meurs… car il n’y a plus de réserve. Comme si Jésus avait voulu se mettre dans une situation d’extrême faiblesse pour éprouver la nécessité d’un salut. Or, on ne se sauve pas soi-même. Quand un grand prêtre dira : « Il n’est même pas capable de se sauver lui-même » (Mt 27,42 ; Mc 15,31), il a raison ; c’est Dieu qui sauve. Profitant de cette grande faiblesse, l’ennemi attaque : il faut que Jésus mange, sinon il va mourir. Alors il lui propose de mettre à son propre service sa puissance de Fils de Dieu, c’est-à-dire de se donner à lui-même la vie et non plus de la recevoir du Père. Dans sa manière de refuser en citant l’Écriture, Jésus se nourrit de la parole du Père : « L’homme ne vit pas seulement de pain »… Ce n’est pas par sa propre puissance que Jésus répond, mais par la puissance du Père qui est présente dans sa parole. Jésus est venu pour le salut de l’humanité, Jésus est venu pour reprendre au diable le pouvoir que celui-ci a acquis par le péché des hommes. Alors le diable lui propose de le lui donner ; il a raison en disant : « Tout cela m’a été remis et je le donne à qui je veux. Toi donc, si tu te prosternes devant moi, tu auras tout cela ». Mais ce n’est pas du diable que Jésus vient recevoir le monde, c’est de son Père à travers l’offrande de sa propre vie. Et là encore, il se nourrit de la parole de Dieu : « C’est devant le Seigneur ton Dieu que tu te prosterneras, à lui seul tu rendras un culte ». Et puisque Jésus est venu ainsi pour donner sa vie, il lui est proposé de le faire avec éclat. Il le place au sommet du Temple : si tu es Fils de Dieu, manifeste cette filiation, regarde ce qui est écrit ; puisque tu te nourris de la parole de Dieu dans l’Écriture Sainte, écoute ce que dit l’Écriture. Mais Jésus a l’intelligence des Écritures et il répond à nouveau : « Tu ne mettras pas l’épreuve le Seigneur ton Dieu ». Et, nous dit l’évangéliste, il épuise ainsi, toutes les formes de tentation. D’autres évangélistes nous diront que les anges viennent servir Jésus et qu’il reçoit déjà sa vie des mains du Père.

Ces tentations de Jésus au désert, au début de sa vie publique, sont là pour nous fortifier nous-mêmes, pour que nous comprenions qu’il est normal de rencontrer la tentation dans nos vies, qu’il est normal d’être mis à l’épreuve.

Le peuple d’Israël a expérimenté que Dieu sauve. L’esclavage en Égypte, puis la sortie d’Égypte avec l’Exode est un moment fondamental de la vie du peuple de Dieu. Un moment si important que, dans la deuxième version du Décalogue, dans le livre du Deutéronome (Dt 5), le jour du sabbat ne sera plus référé au septième jour de la Création, comme il l’était au chapitre 20 du livre de l’Exode, mais fera mémoire de l’Exode, de la sortie d’Égypte, comme si, dans cet acte de salut, il s’agissait d’une nouvelle création.

Et le peuple d’Israël vit dans cette foi que Dieu sauve, mais comment ? Saint Paul, dans le passage de la Lettre aux Romains que nous avons entendu, nous dit : « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé ». Mais ne réduisons pas le salut au fait d’aller au Ciel après notre mort. Comprenons que le salut, c’est tout acte de Dieu qui intervient dans nos vies, actes par lesquels il nous arrache à la puissance du péché et de la mort, il nous arrache à l’esclavage du péché. Tout acte dans lequel nous découvrons que nous avons reçu de Dieu davantage de liberté, davantage de capacité d’aimer, que nous grandissons dans la foi, dans l’espérance, dans la charité ; c’est cela le salut en marche. Oui, bien sûr, il y a le fait d’être arraché à l’enfer et d’aller au ciel ! Mais cela ne se joue pas juste au moment de notre mort, cela se joue tout au long de notre vie. Et comment cela se joue-t-il ? Par l’invocation du nom du Seigneur. Mais comment connaître le Seigneur sans le fréquenter ? Pour cela, nous avons besoin de fréquenter la Parole de Dieu. C’est elle qui est puissante.

Les tentations, nous en avons largement dans notre vie. Le mot grec d’ailleurs, que nous traduisons par “tentation”, nous pouvons aussi le traduire par “épreuve” et nos vies rencontrent des épreuves. Quand on lit sainte Thérèse de l’Enfant, Jésus, on est toujours un peu gêné aux entournures parce qu’il y a une évidence pour elle que les épreuves, c’est Dieu qui les donne, et que c’est par là que l’on grandit. Mais avant Thérèse, bien d’autres en ont parlé.

Début du chapitre 5 de la lettre aux Romains : « Bien plus, nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée — c’est-à-dire qu’à force de persévérer, on acquiert de la vertu — la vertu éprouvée produit l’espérance ; et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5,3-5).

Saint Jacques, début de sa Lettre : « Considérez comme une joie extrême, mes frères, de buter sur toute sorte d’épreuves. Vous le savez, une telle vérification de votre foi produit l’endurance, et l’endurance doit s’accompagner d’une action parfaite, pour que vous soyez parfaits et intègres, sans que rien ne vous manque ». (Jc 1,2-4)

Saint Pierre, au début de sa première lettre : « Vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves ; elles vérifieront la valeur de votre foi qui a bien plus de prix que l’or — cet or voué à disparaître et pourtant vérifié par le feu —, afin que votre foi reçoive louange, gloire et honneur quand se révélera Jésus Christ. Lui, vous l’aimez sans l’avoir vu ; en lui, sans le voir encore, vous mettez votre foi, vous exultez d’une joie inexprimable et remplie de gloire, car vous allez obtenir le salut des âmes qui est l’aboutissement de votre foi » (1P 1,6-9).

Ils sont unanimes pour dire que l’épreuve est une grâce finalement qui doit nous réjouir — eh oui ! — parce qu’elle permet à notre foi de grandir, à notre vertu de s’éprouver et elle nous ouvre à l’espérance.

Mais pour lutter dans les épreuves, nous avons besoin du Seigneur Jésus, et pour cela, il faut le connaître. C’est ce que nous disions dans l’oraison d’ouverture de la messe : Que pendant ce Carême, nous progressions dans la connaissance du mystère du Christ, que nous connaissions davantage Jésus. Et comment le faire si ce n’est en fréquentant les saints Évangiles ? Et là, je m’adresse en particulier aux jeunes de sixième qui sont ici aujourd’hui, en leur suggérant chaque jour de prendre sur les temps d’écran par exemple, 10 minutes pour lire un Évangile en continu. Prenez celui que vous voulez, mais 10 minutes par jour vous lisez l’Évangile. Et si vous vous dites : j’ai du mal à me concentrer… vous prenez un beau cahier, et pendant 10 minutes, chaque jour, vous recopiez l’Évangile à la main — à la main pour que ça rentre par les mouvements — en demandant à chaque fois à l’Esprit-Saint de vous aider à mieux connaître Jésus : mieux le connaître pour mieux l’aimer, mieux l’aimer pour mieux le suivre. (Je dis cela pour les élèves de sixième, bon… mais si d’autres veulent leur piquer l’idée, elle est libre de droit !) Cette connaissance de Jésus va nous aider à mener le combat spirituel. Thérèse nous dit comment elle mène ce combat dans la très grande épreuve des ténèbres qu’elle vit où elle entre à Pâques 1896. Elle parle des tentations qu’elle a contre la foi et elle dit :

[Jésus] sait bien que tout en n’ayant pas la jouissance de la Foi, je tâche au moins d’en faire les œuvres. Je crois avoir fait plus d’actes de foi depuis un an que pendant toute ma vie. A chaque nouvelle occasion de combat, lorsque mon ennemi vient me provoquer, je me conduis en brave, sachant que c’est une lâcheté de se battre en duel, je tourne le dos à mon adversaire sans daigner le regarder en face ; mais je cours vers mon Jésus, je Lui dis être prête à verser jusqu’à la dernière goutte de mon sang pour confesser qu’il y a un Ciel. Je Lui dis que je suis heureuse de ne pas jouir de ce beau Ciel sur la terre afin qu’Il l’ouvre pour l’éternité aux pauvres incrédules. Aussi malgré cette épreuve qui m’enlève toute jouissance, je puis cependant m’écrier : — « Seigneur vous me comblez de joie par tout ce que vous faites. » (Ps. XCI). Car est-il une joie plus grande que celle de souffrir pour votre amour ?… (Manuscrit C 7r)

Ce qui est intéressant dans cette épreuve, c’est qu’elle dit qu’elle est prête à les subir pour les pauvres pécheurs, pour “les pauvres incrédules” comme elle dit. Comment, dans notre combat spirituel, comment, dans notre combat de conversion, comment, dans notre lutte contre l’ennemi —c’est-à-dire le diable — contre les tentations, comment le faisons-nous ? Non seulement pour nous-mêmes, mais pour toute l’Église et même pour le monde entier ; car à chaque fois que nous remportons une victoire, c’est toute l’Église qui s’en trouve raffermie, et c’est le monde entier qui s’en trouve meilleur.

Enfin, ce combat, il ne faut jamais le mener seul, mais toujours par Jésus, avec Lui et en Lui. Et je termine en vous citant ce passage si important du chapitre 6 de la lettre de saint Paul aux Éphésiens que vous connaissez sans doute, sur l’armure du combat. Paul nous dit :

Puisez votre énergie dans le Seigneur — pas en vous, pas dans votre courage, pas dans votre force, pas dans votre intelligence : dans le Seigneur. Et pour cela nous dit Thérèse, il faut être faible, petit — puisez votre énergie dans le Seigneur et dans la vigueur de sa force. Revêtez l’équipement de combat donné par Dieu, afin de pouvoir tenir contre les manœuvres du diable. Car nous ne luttons pas contre des êtres de sang et de chair, mais contre les Dominateurs de ce monde de ténèbres, les Principautés, les Souverainetés, les esprits du mal qui sont dans les régions célestes. Pour cela, prenez l’équipement de combat donné par Dieu ; ainsi, vous pourrez résister quand viendra le jour du malheur, et tout mettre en œuvre pour tenir bon. Oui, tenez bon, ayant autour des reins le ceinturon de la vérité, portant la cuirasse de la justice, les pieds chaussés de l’ardeur à annoncer l’Évangile de la paix, et ne quittant jamais le bouclier de la foi, qui vous permettra d’éteindre toutes les flèches enflammées du Mauvais. Prenez le casque du salut et le glaive de l’Esprit, c’est-à-dire la parole de Dieu. En toute circonstance, que l’Esprit vous donne de prier et de supplier : restez éveillés, soyez assidus à la supplication pour tous les fidèles. (Ep 6,10-18)

Si nous avons un peu une âme d’enfant et une âme de joueur, le Carême est un beau temps joyeux qui s’ouvre devant nous.

Amen

Père Emmanuel Schwab, recteur du Sanctuaire